Éditorial novembre 2014 par Alain Vanier

 

        Jean Oury est mort le 15 mai 2014. Il était membre d’honneur d’Espace analytique depuis les débuts. Nous lui avons rendu hommage ce 27 septembre. Nombreux sont ceux qui, dans notre association, ont été influencés directement ou indirectement par sa pratique, son enseignement, sa recherche incessante, ses publications.

        Il est né le 5 mars 1924 à Paris. Son père est ouvrier polisseur chez Hispano-Suiza. Il passe son enfance à La Garenne-Colombes où il rencontre, en 1945, Félix Guattari, de six ans son cadet, qui fut l’élève de son frère Fernand, futur fondateur de la pédagogie institutionnelle. Il étudie la médecine et obtient une licence de physiologie générale. En 1947, il fait la connaissance de François Tosquelles et de Jacques Lacan. Il commencera avec ce dernier une analyse en 1953 ; elle se poursuivra jusqu’en 1980. Il rejoint Tosquelles à l’hôpital de Saint-Alban en Lozère, berceau de ce que Daumezon, en 1952, nommera « psychothérapie institutionnelle » pour désigner le mouvement qui s’est amorcé dans les années quarante à partir de la rencontre de la psychiatrie avec la psychanalyse : pour soigner les malades, il convient de soigner d’abord l’hôpital (formule reprise d’Hermann Simon). Après deux ans à Saint-Alban, mais « valant bien vingt ans ailleurs » lui dit Tosquelles, celui-ci l’envoie en 1949 prendre la direction de la clinique de Saumery. Oury appellera ce séjour son « huis clos » tant il sera décisif. Un conflit avec les propriétaires, opposés à des travaux de réaménagement qu’il considère urgents, le jette avec ses patients sur les routes du Loir et Cher. Hébergé dans une clinique médicale, puis dans des hôtels, cette véritable épopée fondatrice aboutit à la découverte, en moto, du château de La Borde, à Cour-Cheverny, où il fonde, le 3 avril 1953, la clinique qu’il dirigera jusqu’à sa mort.

         Pour Oury, une certaine dimension de la psychothérapie institutionnelle est présente dès la naissance de la psychiatrie moderne chez Philippe Pinel aux débuts du XIXe siècle, et même avant chez William Tuke, Vincenzo Chiarugi, etc., tous ceux « qui ont eu le souci de transformer la ségrégation ambiante, souvent carcérale, en systèmes ouverts, dans un désir d’ »humaniser » les relations, de créer une véritable convivialité thérapeutique ». Il souligne ainsi que la psychiatrie, au-delà de son « service social » ségrégatif, s’est aussi d’emblée conçue avec Philippe Pinel et Jean-Baptiste Pussin – le surveillant de l’asile de Bicêtre qui libéra les aliénés de leurs chaînes – comme « traitement moral », comme possibilité de réhabilitation du « fou » au nom d’une reconnaissance de la subjectivité supposée par la citoyenneté nouvelle de 1789. Cet ancrage historique explique notamment la vive opposition d’Oury à l’antipsychiatrie, car, pour lui, la psychiatrie dans son essence est humaniste ; c’est en devenant carcérale qu’elle s’est rendue oublieuse de ses origines. Mais, ce faisant, il oblige à reconsidérer la critique portant sur la nouvelle gouvernementalité médicale de l’asile qui émerge au début du XIXe siècle et sa dimension ségrégative. Or ces deux lectures peuvent se soutenir, mais conduisent à la nécessité de mettre en tension cette contra- diction au cœur de nos pratiques, et la faire travailler. Lacan navigua entre les deux pôles, saluant les antipsychiatres anglais en 1967, publiant Cooper dans sa collection après qu’Oury ait tenté de l’en dissuader, regrettant que la psychanalyse n’ait pas rompu avec la « vieille clinique », déclarant que l’abri trouvé par la psychanalyse en psychiatrie était fortuit, et, en même temps, poussant ses analysants à faire médecine et psychiatrie, créant la section clinique, pratiquant la présentation de malades, etc.

        La Borde fut le laboratoire où Jean Oury réinventa la psychothérapie institutionnelle, loin de tout dogme, son séminaire – à La Borde à partir de 1971 et à Sainte-Anne à partir de 1981 – et ses très nombreux articles et ouvrages sont les traces de ses constantes réélaborations. La psychothérapie institutionnelle est ainsi définie comme condition de création d’un champ psychothérapique collectif, à la fois comme pratique et théorie multidimensionnelle impliquant des approches à la fois sociale, psychologique, psychanalytique, et biologique. La notion de « transfert dissocié » lui est fondamentale en ce qu’elle montre l’impossibilité d’une prise en charge isolée d’un patient psychotique, ce dont rend compte l’expression de « constellation soignante ». Car la pathologie est entretenue par « l’ensemble hospitalier, les habitudes… ». Il s’agit donc de modifier « l’ambiance » en responsabilisant soignants et soignés, ce qui nécessite une critique concrète de l’institution hospitalière, où les intervenants se déprendraient de leur statut. Ceci suppose l’articulation d’une double aliénation, l’une sociale au sens de Marx, l’autre psychique, freudienne. « Cette “sous-jacence”, véritable collusion entre les faits d’aliénation massive et les fantasmes les plus lointains de tout un chacun, est ce qui peut nous guider pour mieux comprendre que la soi-disant “psychothérapie institutionnelle” n’est pas une “technique” qui peut se plaquer, en tant que telle, sur différentes configurations d’établissements psychiatriques, mais, au contraire, qu’elle est en prise directe avec le “réel” de la maladie mentale ». La mise en place du « club thérapeutique » est l’« opérateur collectif » de cette critique en acte. Mais, en même temps aimait-il à répéter : « Qu’est-ce que je fous là ? », question permanente qui soutint sa pratique comme son aventure intellectuelle, pour produire des effets thérapeutiques à travers des agencements toujours précaires : « La Borde, c’est comme une bulle de savon ». Il ajoutait qu’il ne savait pas ce qu’était la psychothérapie institutionnelle, sinon comme « trace d’un « mouvement » qui, pour rester vivant, doit toujours se jouer et se rejouer dans une dialectique concrète ».

Alain VANIER
Vice-Président

 

 

1-Figures de la psy-16+

 

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