Éditorial janvier 2015 par Gisèle Chaboudez

Editorial de Janvier 2015[1]

 Le temps est peut être venu, ont dit en somme nos journées Pratique de la psychanalyse et nouvelles psychiatries, pour que la psychanalyse reprenne, à propos de la psychiatrie, la parole. Après de longues années à se la voir retirée, et pour certains à renoncer à y intervenir, avec parfois la pensée découragée que les psychanalystes n’ont pas dans l’asile apporté de transformation notable, ce qui n’est pas tout à fait exact, que la psychanalyse n’a eu là qu’un abri temporaire et qu’elle y a parfois fonctionné comme tutelle ou comme alibi, ce qui n’est pas complètement exact non plus, qu’elle y a perpétué des présentations de malade d’un autre âge, alors que leur lecture est plus subtile qu’il n’en paraît, cela a été dit. Après avoir longuement entendu le reproche fondamental qui lui est fait, de culpabilisation quant à l’être, d’omnipotence du sujet de la structure comme nouvel enfermement au regard des nouveaux paradigmes, le temps est peut être néanmoins venu de reprendre dans ce champ la parole.

A cela il y a de nombreuses raisons sûrement, certaines positives : Outre les grands apports historiques de l’intervention institutionnelle des psychanalystes, comme ceux d’Oury à La Borde puis de Mannoni à Bonneuil, une meilleure connaissance s’est élaborée progressivement des conditions dans lesquelles la psychanalyse apporte quelque chose au devenir de la folie, psychotique ou non. Pas toute la psychanalyse et pas toute seule, mais celle qui est curieuse des découvertes et des évolutions actuelles dans les champs voisins. Parmi les générations successives qui s’y sont attelées, une compréhension, une appropriation a progressé, la réinvention d’une clinique singulière, vivante, marquée notamment par les grands apports, lacaniens entre autres, sur la psychose, l’autisme, et d’autres pathologies. On voit se dessiner plus clairement ce que la psychanalyse peut apporter à la nouvelle psychiatrie, en ayant en tête que leur rapports ont une histoire, qui n’a pas seulement été un rêve libératoire, mais a profondément remodelé certains aspects de leur devenir, pour l’une comme pour l’autre. A cela s’ajoute le fait paradoxal qu’au moment où elle est rejetée, paradoxalement la psychanalyse n’a peut être jamais été plus vivante, plus productive à une vaste échelle, comme si elle avait eu besoin, en France notamment, de longues années pour intégrer les apports fracassants d’une pensée sidérante qui devait être mise à l’épreuve, réfléchie en pratique, pour commencer à porter ses fruits en profondeur une fois passés les effets hypnotiques de la sidération, une fois que la personne de Lacan n’a plus fait écran à ce qu’il disait. Une pensée freudolacanienne- puisqu’il est impensable d’être lacanien sans être freudien- dont la mise au travail constitue sûrement la principale chance pour que la psychanalyse ait un avenir et un devenir. Et dont nous voyons aujourd’hui avec plaisir que les jeunes générations se l’approprient, souvent sans les effets de dogme et de transfert que leurs prédécesseurs ont connu, pour en faire un savoir à leur main, profondément vivant et pertinent.

De sorte que oui, la psychanalyse a tout lieu de reprendre la parole, mais en précisant celles de ses positions qui sont justes et en reprenant à son compte les critiques qui lui sont utiles. Plus elle est au fait de la structure qu’elle soutient, du désir qu’elle met en œuvre, de l’efficace qu’elle en attend, et moins la psychanalyse est livrée à ces mouvements de doxa qui ont coutume d’envelopper de règles superstitieuses ce dont on ne comprend pas le ressort.

Qui aujourd’hui parmi ses praticiens soutiendrait par exemple que la psychanalyse suffit dans la prise en charge de l’autisme, qu’elle détient la clé de sa causalité, que le désir parental en est l’unique source ou la cause essentielle ? Qui parmi ceux qui s’affrontent à la psychose soutiendrait désormais que le travail analytique qui peut, qui doit s’effectuer dans ce cadre, constitue une alternative à la médication, alors qu’elles sont souvent nécessaires ensemble et parfois dans bien d’autres cas ? Nombre d’autres discussions sont actuellement clairement tranchées, et montrent l’évolution qui se fait.

Est-ce parce que l’audience qu’avait reçu la psychanalyse dans les discours et les institutions au milieu du siècle dernier était trop massive qu’elle en a été ensuite quasiment éradiquée, est-ce parce qu’elle a été surévaluée qu’elle est maintenant sous évaluée, est-ce parce que les limites de ses résultats se sont fait sentir après des années de trop grande espérance, ou que la difficulté de sa conception et de son application exige de ses praticiens des qualités exceptionnelles, alors que les psychanalystes normaux n’ont rien d’exceptionnel? Bien d’autres facteurs sûrement, dont certains ont été évoqués concernant le déclin de la psychanalyse aux USA, ont abouti à ce que cette pensée exigeante et radicalement nouvelle soit actuellement rejetée après avoir massivement influencé l’après-guerre, dans une période qui d’ailleurs rejette massivement toute pensée et l’annonce.

Or la psychanalyse n’a pas besoin d’être tout pour exister, et pas non plus d’être à la mode, ce qui ne peut être qu’un profond malentendu. Elle ne réclame pas l’exclusivité dans l’abord des pathologies psychiatriques, elle intervient volontiers parmi d’autres disciplines, elle ne réclame d’ailleurs rien, pas même la guérison auprès des analysants, sans pourtant renoncer à rien, ce dont on lui fait aussi grief, et les nouveaux usagers du Recovery anglo-saxon, analysants ou non, en font désormais autant. Mais en revanche la psychanalyse n’entend pas que son apport disparaisse, et moins que jamais en un moment où commencent d’apparaître massivement les conséquences préoccupantes de l’installation des idées et des pratiques qui entendent l’éradiquer.

Cela ne veut pas dire qu’elle aurait simplement à reprendre son dialogue là où elle l’avait laissé, sans autre réflexion, avec ce qui de la psychiatrie n’est plus ce qu’elle était. Cela ne veut pas dire qu’il n’y aurait en somme de nouvelle que la psychiatrie, dans notre travail concernant ce pari sur l’avenir. S’il y a dans la crise majeure que subit l’audience institutionnelle de la psychanalyse, une urgence à combattre les faux procès qui lui sont faits, il ne lui est pas moins nécessaire de se renouveler, de prendre acte de ce qu’elle doit dans son devenir ajuster, remanier de ses positions et de ses conceptions, car tous les excès et erreurs de sa période dite faste ont été rappelés. Il y a lieu de traduire sans cesse dans une langue nouvelle son acte de toujours pour simplement le garder intact.

Il est nécessaire qu’apparaisse à la psychanalyse ce qu’elle gagne à élaborer les découvertes qui se produisent à propos des pathologies dont elle s’occupe, alors que souvent elle n’y voit que ce qu’elle y perd. Il est nécessaire qu’elle perçoive que n’être pas le tout de la causalité lui fait gagner en sérieux et en rigueur, et lui fait mieux apercevoir son impact quant aux effets et aux significations. Si elle a beaucoup à dire sur la catégorie de la cause, dont elle a avec l’objet a découvert un ressort fondamental, elle n’est pas toute de ce côté, pas plus dans ses conceptions que dans ses interventions. Qu’on l’ait excessivement créditée un temps de représenter l’ensemble de la causalité ne lui a pas fait de bien, et Freud n’a jamais commis cette erreur. Plus clair est pour nous le ressort véritable de notre acte et moins nous le confondons avec une rigidification de son cadre.

Qu’on ait voulu par conséquent retirer à la psychanalyse le monopole de la causalité est logique, même si on peut regretter que ce soit dans une époque de rejet et donc de manière agressive. La psychanalyse elle, n’a pas lieu de croire qu’on lui a là retiré ses armes, sa raison, ou son efficace, car ils ne résident pas dans une logique du tout. Avec ces nouvelles psychiatries, il y a donc, il doit y avoir, en un sens différent, une nouvelle psychanalyse aussi bien, dont la logique à l’œuvre ne relève pas du tout avec ses tragédies ou ses comédies. Et à la condition que sa rigueur et sa justesse continuent de progresser sans cesse, que son travail, reconnu ou non, applaudi ou non, continue de faire avancer ses concepts et ses pratiques, elle a l’avenir devant elle. Avec cette psychanalyse là, nous vous donnons rendez-vous, encore, afin de faire de ce qui nous atteint aujourd’hui si profondément une chance de progrès.

 

 

[1] Ce texte est extrait des Conclusions des dernières journées d’Espace analytique, du 11 et 12 octobre 2014.

 

 

1-Figures de la psy-16+

 

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