Éditorial

ESPACE ANALYTIQUE EDITORIAL

Un nouveau procédé s’installe dans les médias français. Il consiste à aller interviewer tel psychanalyste qui se propose pour faire part de son opposition à telle évolution de la société, telle loi en préparation ou telle manifestation prévue, à retenir ceux qui prennent position dans un certain sens, à en réunir quelques-uns, sachant qu’ils ne sont en rien représentatifs d’une discipline ou d’une pensée mais simplement d’eux-mêmes, puis au long des mois et des années à le répéter, l’accumuler et à considérer ainsi que là est la position de la psychanalyse, que cela la reflète et la représente en son ensemble. Il y a bien parfois un psychanalyste qui se prononce tout autrement, en accueillant logiquement de façon neutre et bienveillante les effets, dans son expérience, de l’évolution de notre société, mais manifestement cela intéresse moins, et se retrouve noyé au milieu des sondages internet s’exclamant sur le conservatisme de cette discipline.

Il y a là une question importante à laquelle nous nous devons, en tant qu’association de formation et de recherches psychanalytiques, de répondre. Nous l’avons fait depuis longtemps, et encore lors des Journées sur La psychanalyse face au monde contemporain, où il était manifeste que la plupart des psychanalystes déplorent que ces discours individuels soient supposés les représenter alors qu’ils en conçoivent bien autre chose. Mais il y a néanmoins lieu de prendre au mot ce qu’on nous impute pour le questionner sérieusement. Non pas sur le positionnement individuel de tel ou tel psychanalyste, qui n’a aucun intérêt et reflète certainement les mêmes dispositions que le reste de la société, dans les mêmes proportions, mais sur la raison pour laquelle on veut y voir un reflet de l’état de pensée de la psychanalyse.

La psychanalyse a-t-elle dans son ensemble tardé à concevoir l’évolution massive des sociétés occidentales depuis le milieu du XXème siècle ? Et puisqu’elle y est souvent évoquée voire accusée, et qu’elle oriente nombre de nos travaux, y a t-il dans l’œuvre de Lacan, quelque chose qui comporte une objection à une telle évolution ? Quelques auteurs lacaniens ont fait part d’une analyse critique sur certains aspects des données actuelles de l’évolution des modes de jouissance, de composition familiale ou de procréation. Ils l’ont fait en des termes qui ne sont pas partagés par une majorité de psychanalystes, lesquels n’interviennent pas beaucoup dans le débat médiatique, ne jugeant pas que ce soit leur travail. Sans doute y a-t-il, dans la particularité de l’énonciation lacanienne, une équivoque qui a contribué à ce qu’il soit entendu à côté, par nombre de lecteurs.

En réalité, si nous déchiffrons correctement les élaborations complexes de Lacan, nous voyons que la plupart seraient admises par les mouvements de pensée les plus nouveaux, voire les plus progressistes, même s’il ne s’en réclamait nullement et au contraire s’en méfiait, et qu’elles ouvrent la voie à la psychanalyse de l’avenir. Or il pratiquait un mode d’énonciation parfois délibérément provoquant qui semblait annoncer des propos « conservateurs », alors que son commentaire dans le texte allait dans un tout autre sens. L’aphorisme « La femme n’existe pas », si on le prend au mot et qu’on l’extrait de son contexte, apparaît forcément comme un énoncé risiblement misogyne, voire une provocation, alors que les explications qui l’accompagnent dans les propos de son auteur précisent, sans aucun doute possible, que c’est le La de l’universel qui n’existe pas, sous la forme où la loi le présente, car la position d’objet dit a ne saurait résumer toute la femme, donc concerner l’universel. Cette dénonciation, qui était entamée depuis le premier séminaire sur La lettre volée, en 1956, est passée totalement inaperçue. On a attribué à Lacan de soutenir la fonction mythique du père, et religieusement celle du Nom du Père, alors qu’il a le premier demandé, en 1963, si cela était censé nous donner la norme, pourquoi cela donnait surtout des névroses ? On lui impute de ne s’occuper que du signifiant et non du corps, quand il fit une découverte théorique radicale, de très vaste portée, en commençant par se demander simplement en quoi consiste l’acte sexuel. On l’accuse d’accuser les homosexuels de perversion, alors que c’est la fonction modèle du Nom du Père même qu’il définit comme père-verse, donc nos institutions fondamentales. Combien d’exemples analogues, où une lecture hâtive a été adoptée par certains, depuis un demi-siècle, pour retourner contre la psychanalyse de Lacan son soi-disant conservatisme, alors que ses attendus, encore bien trop méconnus dans leur exactitude, constituent manifestement la psychanalyse de l’avenir, une fois repris, mis en œuvre et prolongés, tels qu’ils reprennent l’état de la pensée psychanalytique là où Freud et quelques autres l’ont laissée, pour la conduire un peu plus loin. Il y est certes pour quelque chose, puisqu’il adopta souvent une énonciation équivoque voire contradictoire, et qu’il est étrange d’avoir l’air de dire le contraire de ce que l’on veut dire, de sorte que le malentendu et même le contresens prennent parfois d’abord le pas sur les conséquences réelles de ce qui est dit. Cependant un style est le droit de chacun, et surtout de ceux qui lèguent au monde un apport conséquent.

Mais puisque le temps et les travaux successifs de ceux qui s’y attellent, qui pourtant sont légion, ne suffisent pas encore à ce qu’apparaisse que la psychanalyse se renouvelle radicalement, grâce à ce qu’il lui a apporté, qu’elle n’a pas simplement un passé que Freud et quelques autres ont construit, mais un avenir dont nous mesurons la force à ces fondations, puisque nous sommes donc sans doute encore trop inégaux à cette tâche de le comprendre, de le faire entendre et dès lors de prolonger par des conceptions vivantes la mise en œuvre de ces concepts qui sont ceux de demain, et que trop happés par cette responsabilité nous ne sommes peut-être pas assez curieux de ce que notre siècle questionne et attend, alors dans ce cas, oui, nous sommes redevables de ce retard à nous saisir utilement de cette pensée, à nous en servir, à en tirer les conséquences.

D’un retard, sur ce point et sur d’autres, à livrer une psychanalyse qui déchiffre, intègre, accompagne les évolutions de son temps, et recueille les élaborations qui font de notre discipline la fécondité, la nouveauté, l’avenir. Notre association s’emploie à tenter de le combler.

GISELE CHABOUDEZ

                        35831-Figures de la psy-16+

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