ÉDITORIAL juin 2014

par Gisèle Chaboudez

Une année s’achève dans notre association, pleine encore d’activités renouvelées et d’initiatives, de travaux riches et de questions, d’une expérience qui avance et de problèmes à résoudre. Parmi les différentes articulations de notre travail à Espace analytique, il en est une qui en constitue en quelque sorte la cellule élémentaire, le cartel, et qui garde une fonction privilégiée dans la mise en chantier des lectures et des questionnements. Lors de la dernière journée des cartels du 29 mars 2014, nous avons fait un petit point sur cette fonction, dont voici le propos.

Elle est à la fois simple et complexe, c’est un petit groupe de travail parmi d’autres, mais il est formalisé selon un concept lacanien. Cartel est un drôle de mot, d’ailleurs, et un drôle de concept. Drôle de mot puisqu’on a plutôt l’habitude d’en entendre l’usage dans le champ sociopolitique, pour désigner un groupement criminel, et dans ce cas il s’agit d’une entente entre quelques vendeurs illégaux pour neutraliser la concurrence. Il vient étymologiquement de l’italien, cartello, qui signe une affiche de déclaration de défi, mais dans le sens courant, il désigne bien sûr simplement ce qui consiste à s’assembler à quelques uns durant un certain temps, pour mener une action commune. C’est aussi un drôle de concept parce qu’on ne saisit pas tout à fait le principe efficace de sa formalisation précise, alors même que la nécessité du petit groupe de travail en général ne s’est jamais démentie, comme une articulation adaptée à une certaine étape du parcours de chacun dans le champ psychanalytique. On pratique le cartel et il fonctionne, même si son principe de composition n’est pas tout à fait élucidé.

Lacan l’a proposé comme un groupe de personnes assemblées dans un but de travail selon le principe du nœud borroméen. Pourquoi ? On sait que ce nœud borroméen fut pour lui une rencontre, une réponse, la bonne surprise d’une solution qu’il n’avait en quelque sorte pas osé espérer. Au moment où il étudiait l’impossibilité de nouer deux à deux des éléments symboliques des deux sexes afin d’inscrire entre eux un rapport, il découvrait cette figure topologique où les éléments ne sont jamais noués deux à deux, mais toujours par l’intermédiaire d’un troisième qui les fixe, les tient ensemble. Autrement dit, ce qui ne peut pas se nouer à deux peut se nouer par l’intermédiaire d’un troisième, et ce qui ne fait pas rapport à deux peut faire rapport autrement, à trois éléments, ou plus. Il lui apparaissait dès lors que l’inconscient avait précisément opéré ainsi, il avait substitué au nouage impossible de deux un ordre symbolique qui se soutient d’un nouage de trois ou plus, tenus ensemble par un rond supplémentaire qu’il identifiait à une fonction de nom-du-père. Ce mode de nouage est en quelque sorte la réponse de l’inconscient à l’absence du rapport de deux, et il forme avec le langage un ordre symbolique dont le deux est tout aussi absent, qu’il soit sexuel ou non. Dès lors tout nœud social, qui est d’abord un nœud de langage, implique ce trou de départ, et commence à trois. Le cartel comme n’importe quel groupe humain hérite de ce fait, le formaliser ainsi est donc déjà en tenir compte.

Mais est ce tout ? Le nom du nœud vient, on le sait, des îles Borromées sur le lac Majeur en Italie, du nom de la famille Borromée qui les avait conquises. Leur nœud à trois, que l’on y trouve représenté partout, symbolisait une alliance de toutes les îles dont le principe voulait que chacun soit lié à un autre par l’intermédiaire du troisième, de sorte que si l’un se retirait de l’alliance tous étaient libres. Le nœud à trois était au principe de l’existence d’une unité qui a besoin de tous, de façon équivalente. Chaque rond passant en dessous d’un autre en un point, mais au-dessus d’un autre en un autre point, ce par quoi ils tiennent ensemble, tous sont équivalents quoique différents et ont besoin de tous pour tenir ensemble.

Le cartel est basé sur le principe de ce nouage, mais à plus de trois, le chiffre proposé par Lacan étant entre trois plus un et cinq plus un, et il forme alors une chaîne. Elle reconduit le même principe en enchaînant chaque élément au suivant, sans qu’ils soient tenus ensemble deux à deux mais par le suivant, tandis qu’au bout de la chaîne un élément distinct boucle et tient l’ensemble. Dans ce cas c’est donc cet élément qui les tient ensemble, et non chacun. De façon élémentaire, il s’agissait donc de l’alliance en vue de mener une action commune, durant un temps, pas trop long pour éviter la colle était-il souligné, le temps nécessaire pour que cela produise quelque chose.

Que cela produise d’abord une identification. Pourquoi et à quoi ? Cet enchaînement qui a pour principe que tous sont déliés, donc que le cartel n’existe plus, non pas si un seul s’en va mais si celui qui les fait tenir ensemble s’en va, est le principe d’une identification, parce qu’un groupe ainsi noué constitue un Autre réel. Une identification est féconde, lorsqu’elle est posée comme devant être défaite à terme. Lacan a formalisé le cartel ainsi, comme n’étant pas fait d’un nombre quelconque de personnes, avec pour but[1] une identification au groupe dont le mode de lien constitue un Autre réel, selon les trois points d’identification freudiens.

Par exemple, au point central que constitue l’objet, celui qui a causé le désir de cet assemblage en somme, et il y a là une identification au désir de cet Autre, s’adressant à son imaginaire. L’identification peut se faire aussi à un point symbolique où le groupe se reconnaît un trait unaire, qui peut être bien sûr le signifiant du thème abordé. Elle peut aussi se faire au réel de ce groupe avec ce qui fait pour lui nom-du-père. Il n’est pas difficile, connaissant si peu que ce soit le fonctionnement des groupes humains, d’apercevoir ces différentes possibilités dans l’expérience.

Ainsi est visée une identification éphémère à un Autre réel, le temps nécessaire pour qu’elle ait un effet de savoir. Elle n’est pas l’identification du transfert analytique, appuyée sur son signifiant, qui elle aussi produit une élaboration de savoir, elle est une identification tournée vers la psychanalyse en extension. La fonction du cartel la comporte en connaissance de cause, et tente de mettre en œuvre l’efficacité propre du nouage qu’effectue l’inconscient entre les différents registres.

Parmi les cartels qui rendaient compte à Espace analytique, ce 29 mars, de ce que pouvait produire pour tel ou tel le fonctionnement d’un petit groupe de cet ordre, il y en eut pour montrer que ça peut fort bien marcher.

Puissent nos travaux poursuivre leur route en gardant comme cap cette qualité et cette exigence.

 

[1] Enoncé dans RSI, le 15 avril 1975.

 

 

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