Éditorial

Comment notre nouvel éditorial d’Espace analytique pourrait-il ne pas évoquer ce qui a marqué notre ville, notre pays, notre histoire, entre le 7 et le 9 janvier 2015, ce qui a eu nom d’attentat contre Charlie Hebdo, puis contre des communautés juives et d’autres sans défense et à mille lieues de penser qu’ils pouvaient ainsi être assassinés, d’un instant à l’autre, en faisant leur travail, sans que nulle protection puisse leur être apportée. Un événement indélébile inscrit à jamais dans nos mémoires, emportant avec lui une de nos collègues, Elsa Cayat, qui collaborait à la rédaction du journal, un événement qui nous impose depuis de penser à toutes ces victimes, mais aussi de penser ce qui a eu lieu.

De penser qu’à travers l’immense solidarité, l’immense protestation, sans hésitation, sans discussion, d’une foule gigantesque, se manifestait soudain le sursaut d’une société entière qui se réveille dans un monde où peut être il n’irait plus de soi que les formes qu’ont prises ses libertés, ses déterminations, ses choix de croire ou de ne pas croire, lui soient accordées, lui soient acquises. Lorsque des journalistes, fussent-ils provocateurs, peuvent soudain être abattus par une arme qui se réclame d’un dieu qu’ils auraient supposément blasphémé, lorsque dans la foulée, les mêmes armes se présentent comme un instrument religieux pour abattre ici ou là d’autres supposés ennemis du même dieu, qu’il est difficile de ne pas les croire quand pourtant il est insensé de le faire. La force terrifiante du massacre est si grande que le signifiant qu’elle proclame s’impose presque à notre insu et contre notre gré. Les gouvernants ont beau répéter qu’il n’y a là nul dieu, nulle religion, mais un assassinat, les enfants des écoles musulmanes ont beau dire très simplement que c’est sans rapport avec leur religion, ou même avec aucune, il reste que lorsque soudain sont sacrifiés à un dieu obscur telles ou telles victimes, pour tenter d’attester son existence en lui offrant ce qu’exigerait sa jouissance, lorsque est lancée contre nous cette tentative de la preuve par le sacrifice qu’on lui fait qu’un tel dieu existe, certes nous savons que c’est une tentative sans espoir, mais le savoir ne nous garde de rien.

Comme si de l’autre côté d’un monde occidental qui construit pas à pas et difficilement son athéisme fragile, une guerre disséminée contre ce qu’il a de plus cher, contre ce qu’il ressent comme sa liberté essentielle, son intelligence nouvelle et féconde, contre ce qu’il a conquis comme un rapport plus digne entre les sexes, même s’il découvre ce faisant quelle faille le traverse, comme si une guerre donc tentait de le ramener à quelque temps, à quelque lieu ou à quelque dieu face auxquels l’insolence et le refus des croyances pourrait à nouveau se payer de la vie. Du fond de nos mémoires et dans l’histoire de nos ancêtres, jusqu’où faut-il remonter pour nous souvenir qu’une telle possibilité existe ? Ce siècle qui déconstruit le Nom de Dieu et en redistribue les fonctions tente d’acquérir un savoir-faire en lui empruntant une efficacité qui n’a plus les mêmes raisons, mais en s’avançant dans cette voie il voit surgir ce que certains, et Lacan notamment, avaient appréhendé parfois. Non pas un retour du religieux au sens où une courbe de croyance s’inverserait, mais un retour halluciné et grimaçant dans le réel de ce qui a été si difficilement abandonné de notre ordre symbolique.

Le monde sans dieu que l’Occident apprend à construire, et avec lui les héritiers des Lumières de tous pays, ce monde dont la psychanalyse est une des grandes pensées ouvrières n’est certes pas acquis à jamais, et l’actuel ne cesse de nous montrer qu’on ne saurait se passer de ce Père là que si l’on reprend les structures qu’il a permis de forger pour pouvoir s’en servir. Combien de consultations analytiques d’enfants consistent pour les parents à apprendre à le faire, à instaurer ces fonctions de semblant nécessaires face aux ravages possibles de son absence, combien de trajectoires analytiques de jeunes gens leur permettent d’en finir de même avec les exigences démesurées d’un Nom qui réclame son dû, combien d’entre eux parviennent grâce à notre pratique à cesser de sacrifier à un tel Père pour qu’il existe. Certes pas les tueurs de Charlie, qui ont grandi dans nos rangs et ont fourbi leurs armes contre leur sol natal, qui ont choisi de bien autre façon de pallier à l’inexistence d’un tel Père et ont été captés par de bien autres jouissances, et là dessus nous ne pouvons rien. Qui parmi nous se le reprocherait ? Au nom de quelle prétention la psychanalyse devrait-elle, ayant quelques éléments de savoir sur ce dont il s’agit, en déduire qu’elle peut dans l’universel y pallier ? Qu’elle ait et garde la capacité d’en saisir quelque chose et de le dire, ainsi que d’intervenir pour chaque sujet qui le demande est peu, si l’on veut, mais beaucoup en fait.

                                                               Gisèle Chaboudez

1-Figures de la psy-16+

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