Hommage à Moustapha Safouan

C’est avec beaucoup de tristesse que nous avons appris la mort de notre ami Moustapha Safouan, membre d’honneur d’Espace analytique, au soir d’un très long et très riche chemin de vie.
Nous nous joignons au deuil de sa famille et leur adressons nos plus profondes condoléances.

Le bureau

________________________________________________

Moustapha Safouan (1921-2020)

Moustapha Safouan a fait son analyse avec Marc Sclumberger, dont il disait qu'il avait une sensibilité à la langue. Ensuite pour faire une supervision, il racontait qu'il avait le choix à l'époque, entre Daniel Lagache et Jacques Lacan. L'un pratiquait l'analyse des conduites et l'autre l'analyse de la parole. C'est ainsi qu'il a rencontré Jacques Lacan. En philosophie, il avait une préférence pour Ludwig Wittgenstein. Moustapha Safouan est resté avec Lacan en analyse de contrôle jusqu'à la mort de ce dernier. Il a également participé à l'Ecole Freudienne de Paris, L'Ecole de Lacan, jusqu'à sa dissolution, en prenant part pendant toute cette durée au jury de la Passe.

Il a formé beaucoup d'analystes, d'abord à Strasbourg, puis à Paris. Il me disait avoir encore « le désir d'écouter » peu de temps avant sa mort. Moustapha Safouan avait une philosophie de la vie guidée par le travail, il disait qu'il vivait pour travailler et non le contraire, c'est-à-dire, travailler pour vivre. Au sujet de son œuvre, je le citerai : « Je suis entré dans l'analyse avec l'oedipe et j'en sors avec l'oedipe ». Il s'est rendu célèbre comme auteur avec la publication des Etudes sur l'OEdipe, en 1974 au Seuil. Presque 50 ans après, nous republions cet ouvrage avec une nouvelle Préface, chez l'éditeur Hermann, qui accueille l'ensemble de ses livres pour la publication de son Oeuvre Complète, dirigée par Laurence Joseph et Christian Hoffmann. Il a publié 17 livres dont les quatres derniers chez Hermann, et d'autres directement en anglais, en arabe, sans oublier les nombreuses traductions en portugais, espagnol, italien, etc. Sur l'oedipe, comme Lacan, il n'y tenait pas tant que ça. Il fait la démonstration que l'oedipe, comme le disaient déjà O.Rank et S.Ferenczi, du vivant de Freud, est le « berceau des restes de la chute du patriarcat ». Il tenait à répéter, comme Freud, que « la vie à deux est insupportable », d'où son dernier livre : Dualité et division du sujet, Hermann, 2019. Dans ces derniers ouvrages, il développe sa thèse de la datation de l'oedipe et de la psychanalyse dès la chute de la domination masculine au 19ème siècle, lorsque les femmes ont compris que le désir des hommes était un désir de pouvoir, donc narcissique. Toute la culture du 19ème siècle en témoigne, il suffit de lire H.Ibsen ou G.Eliot, sans oublier Nietszche, qu'il appréciait particulièrement. Sa pensée trouvera dans l'analyse du néolibéralisme du vingtième siècle de quoi confirmer sa thèse.

Son travail terminé en 2018, il pensait rejoindre « l'immensité », et c'est là qu'il est « tombé malade », comme il le disait. Moustapha Safouan aimait à dire qu'il finira par penser que la mort l'a oublié, il a été frappé par elle pendant son sommeil la nuit du 8 novembre 2020

Christian Hoffmann
Le 10 novembre 2020.


__________________________________________

 

Hommage à Moustapha Safouan par J. Bennani

J’ai vécu avec quelques collègues des moments mémorables autour du projet de Moustapha Safouan de création d’une institution dont l’objectif était de fédérer tous ceux qui œuvrent au développement de la psychanalyse dans le monde arabe. En voici brièvement les principales étapes.

Un premier « congrès des psychanalystes de langue arabe » a eu lieu à Beyrouth du 20 au 23 Mai 2004, sur le thème : « Le sujet dans la culture arabe et son rapport avec la psychanalyse », sous la présidence de Adnane Houballah. Suite à ces journées, il a été décidé de créer la première « Fondation arabe de psychanalyse » et de préparer un prochain congrès à Fès en 2006 sur le thème : « La problématique de la vie sexuelle chez la femme. » Les représentants des pays participants, Algériens, Canadiens, Égyptiens, Français, Jordaniens, Libanais, Marocains, Saoudiens, Syriens et Tunisiens, prévoyaient également de créer un comité de liaison à partir du Centre Arabe de Recherches Psychanalytiques et Psychopathologiques à Beyrouth. Après ce premier congrès, une réunion s’est tenue à Paris pour donner suite au projet. Un groupe a été mis en place sous l’appellation : « Groupe arabophone de psychanalyse. »

Le dimanche 10 juillet 2005, une réunion a eu lieu au centre F.I.A.P à Paris avec la participation de Moustapha Safouan, Houria Abdelouahed, Mounir Chamoun, Amal Hachet, Christian Hoffmann, Katy Saada, Josette Zouein. Le projet de Fondation a nécessité la tenue de plusieurs réunions. Plusieurs propositions ont été avancées pour nommer cette institution : « Fondation », « Fédération » ou « Réseau » (arabe ou arabophone) avec pour but la promotion de la pensée et des méthodes psychanalytiques dans les pays arabes.  Moustapha Safouan a fait part de la proposition du Dr Hussein Abdelkader d’organiser le congrès au Caire, tout en laissant à la même réunion le choix de son lieu.

Le choix final de Moustapha Safouan du lieu pour créer une structure s’est porté sur Rabat, ce dont il me fit part après la dernière réunion. Je présidais alors la Société Psychanalytique Marocaine. À ma question « Pourquoi le choix du Maroc ? » Safouan m’a répondu : « Parce qu’une association psychanalytique marocaine existe et parce qu’il me semble que cette création est possible dans votre pays ». Après des concertations élargies, la décision fut prise d’organiser un colloque à Rabat, suite auquel la création d’une institution verrait le jour, en insistant sur le fait que cette création ne devait pas être précipitée. Chacun d’entre nous avait ses fonctions, ses compétences, son histoire dans la psychanalyse pour pouvoir murir ce projet. La proposition d’organiser un colloque à Rabat les 10 -11 novembre 2006, portant sur le thème « La différence sexuelle » fut alors adoptée par le groupe.

Peu avant la tenue de ce colloque, Safouan a malheureusement eu un accident en Italie l’empêchant de se joindre à nous. Voici la lettre qu’il nous a adressée :

Chers amis,

Je regrette cet accident qui m’empêche d’assister à une réunion à laquelle j’avais par ailleurs toute raison d’être présent.

Je veux rappeler brièvement l’origine du projet d’une union de psychanalystes arabes et évoquer ses possibilités ou ses impossibilités.

Ce projet a été lancé à la fin de la matinée d’un dimanche d’Avril 2003 au cours du congrès organisé par le Centre de Recherches Psychique de Beyrouth et l’Université Saint-Joseph.

On sait que le mot « unité » suscite souvent un enthousiasme pas toujours bien inspiré, même s’il s’avère bien justifié dans certains cas. En l’occurrence, on peut penser que l’Union des psychanalystes Arabes puisse avoir auprès des gouvernements arabes plus d’audience sinon de prestige que des sociétés séparées.

Si on retient cette hypothèse, il faudra examiner les questions relatives à la localisation officielle de cette union- je préfère pour ma part le Maroc, afin de nous éloigner de nos turbulences moyen-orientales-, à ses statuts juridiques, à son organisation, à sa direction, aux méthodes pour le renouvellement de cette direction, aux conditions pour y appartenir, a ses activités (congrès, conférences, publications, etc…).

En revanche, il peut s’avérer que le temps n’est pas venu pour la mise en place d’un tel projet, ne serait-ce que parce que certains groupes y seraient réticents ou parce que certains collègues estiment avoir des raisons de ne pas collaborer avec d’autres collègues.

Dans ce cas, rien n’empêchera les groupes qui veulent travailler ensemble de le faire sans prétendre constituer une telle union.

Après tout, il n’est pas dit que la multiplicité des efforts puisse n’être pas toute aussi efficace que leur convergence.

De toute façon, pour ce qui me concerne, j’accepterai volontiers la conclusion que vous retiendrez, quelle qu’elle soit.

Moustapha Safouan

Le colloque de Rabat a connu un grand succès et une grande affluence avec la présence de psychanalystes, psychiatres, psychologues, enseignants, chercheurs, étudiants de diverses disciplines. La plupart des interventions ont été publiées dans l’ouvrage collectif Désirs et sexualités, d’une culture à l’autre, d’une langue à l’autre, (sous la direction de Jalil Bennani et Bertrand Piret, 2012, éditions érès).

À l’issue de ce colloque, il a été décidé de créer une association nommée « Coordination pour la psychanalyse dans le monde arabe » dont le siège serait à Rabat. Elle aurait pour objectifs de coordonner, favoriser, promouvoir toutes les actions visant à développer la psychanalyse dans le monde arabe, aider au développement de la psychanalyse dans les pays arabes et favoriser toutes les initiatives allant dans ce sens.

Les participants à cette réunion étaient notamment : Hourya Abdelouahed (France),  Fethi Benslama (France), Alice Cherki (France), Abdeslam Dachmi (Maroc), Amal Hachet (France), Mohamed Ham (France), Nazir Hammad (France), Pascale Hassoun (France), Christian Hoffmann (France), Adnan Houballah (Liban),  Karima Lazali (France), Farid Merini (Maroc),  Neveen Zewar (Égypte),  Hachem Tyal (Maroc), Alain Vanier (France) et moi-même. Une réunion s’est tenue le mois suivant à Paris pour adopter les statuts et élire un bureau. Aucune suite n’a été donnée à cette rencontre, en raison des divergences apparues entre certains membres fondateurs, éventualité que Safouan n’avait pas exclue dans sa lettre.

 Le projet n’a pas abouti, mais il a eu le mérite de nous faire rencontrer, échanger et nous mettre au travail, individuellement ou par groupes. J’en garde un souvenir ému, des temps forts et mon désir de transmission de la psychanalyse, par-delà les frontières, par une mise au travail de la langue et de la culture. Exerçant au Maroc, pays arabe et à majorité musulmane, la transmission de la psychanalyse, la « réinvention » qui est le propre de chaque cure, passe par la décolonisation des savoirs et des esprits, par l’inscription de cette discipline dans le champ social, culturel et linguistique. En cela Moustapha Safouan nous laisse un héritage considérable.

Rabat, le 10 novembre 2020

_______________________________________
 

Le psychanalyste Moustapha Safouan est mort par E.Roudinesco,  Le Monde,  publié dans le numéro 23593 du 15-16 novembre 2020

Traducteur de Freud en arabe et élève de Lacan, il est mort le 8 novembre, à l’âge de 99 ans. Cet érudit appartient à la troisième génération psychanalytique française qui a porté une attention constante à l’expérience clinique.

Lacanien orthodoxe, travailleur infatigable, lettré, généreux, aimant la gastronomie, le plaisir de vivre et les femmes, grand lecteur de Freud etde Hegel, traducteur en arabe de L’Interprétation du rêve et de La Phénoménologie de l’esprit, Moustapha Safouan est mort le 8 novembre, à l’âge de 99 ans, à Paris. Il était né à Alexandrie, le 17 mai 1921 dans une famille de militants communistes proches du cercle d’Henri Curiel. Son père, qui enseignait la rhétorique et combattait l’analphabétisme, fut le premier secrétaire du premier syndicat ouvrier égyptien et fit de la prison pour ses idées.

Elevé selon des principes rationalistes, Safouan rêvait dès son adolescence de se rendre à Cambridge. Aussi poursuivit-il des études de philosophie tout en étudiant le grec, le latin, le français, l’anglais et l’arabe classique. C’est en 1940 qu’il découvre l’œuvre freudienne, à travers l’enseignement de Moustapha Ziwar, membre de la Société psychanalytique de Paris (SPP) et professeur à l’université, lequel lui conseille de se rendre, non pas en Angleterre, mais en France pour se former à la psychanalyse.

Elève fidèle de Lacan

Analysé par Marc Schlumberger entre 1946 et 1949, il rencontre bientôt Jacques Lacan qui deviendra son maître à penser et dont il sera l’un des élèves les plus fidèles. Il restera freudien tout en étant attaché à la lettre lacanienne – au structuralisme et à la logique du signifiant – ce qui le conduira d’ailleurs à considérer la psychanalyse comme un corpus immuable pouvant être commenté à l’infini, en dehors du contexte dans lequel elle a vu le jour. Paradoxe étonnant pour un homme qui, dans ses engagements, s’intéressait aux différences culturelles. Il formera de nombreux élèves au sein de l’Ecole freudienne de Paris (EFP), tant à Strasbourg avec Lucien Israël, son compagnon en lacanisme, qu’à Marseille en collaboration avec Jenny Aubry, sa grande amie.

Il faudrait que les peuples du monde arabo-islamique le monde anglophone latino-américain aient accès à une traduction du Coran dans une langue vernaculaire et non pas sacralisée

Connu et respecté et célèbre dans le monde arabe – où les freudiens sont rares –, Safouan est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages portant sur la théorie, la doctrine et la clinique psychanalytique, publiés pour la plupart aux éditions du Seuil sous la responsabilité de son ami François Wahl : Etudes sur l’Œdipe (1974), La Sexualité féminine (1976), L’Inconscient et son scribe (1982).

Lire aussi LACANIANA, les séminaires de Jacques Lacan, 1964- 1979, sous la direction de Moustapha Safouan

Dans son ouvrage Pourquoi le monde arabe n’est pas libre. Politique de l’écriture et terrorisme religieux (Denoël, 2008), traduit de l’anglais, il tente d’expliquer que pour sortir de la désespérance dans laquelle se trouvent les peuples du monde arabo-islamique, il faudrait qu’ils aient accès à une traduction du Coran dans une langue vernaculaire et non pas sacralisée.

« Par une imposture rarement égalée dans l’histoire politique de l’humanité, souligne-t-il, on s’est servi de l’ambiguïté de l’expression “successeur du Prophète” pour revendiquer le pouvoir absolu et mettre la religion sous la férule de l’Etat. Le résultat est un mode de gouvernement qui repose d’une façon intrinsèque, et non pas par accident, sur la corruption, la répression et la censure incarnée dans ladite politique de l’écriture. Tant que l’Etat réussit dans l’accomplissement de ses tâches, le régime théocratique paraît conforme à l’ordre des choses. Son échec ne donne pas lieu à une révolution mais à un terrorisme qui conteste sa légitimité même. De fait, les terroristes de notre époque appuient leur contestation sur un dogme meurtrier dont ils s’autorisent pour s’ériger en juges en matière de foi religieuse, s’octroyant ainsi un savoir que le Coran réserve expressément à Dieu. »

Transformation de la famille

Sur le plan clinique, son orthodoxie le conduisit à critiquer les https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2020/11/09/le-psychanalyste-moustapha-safouan-est-mort_6059104_3382.html sur 

transformations de la famille et notamment le mariage homosexuel et les procréations médicalement assistées. Il n’hésitait pas à affirmer que, dans la société occidentale, la psychanalyse risquait de disparaître au même titre que le complexe d’Œdipe dont il faisait le pivot inamovible de la pensée freudienne.

A la fin de sa vie, pessimiste et amer, il croyait dur comme fer que le père était en voie de disparition, réduit à un « objet partiel » ou à un
« sperme » du fait de la « négation de l’union sexuelle » comme moyen de reproduction des êtres humains. Il redoutait le déclin de l’ordre familial et l’abolition du désir sexuel au profit d’une approche purement biologique de la sexualité humaine (intervention au colloque Espace analytique, 2017).

Reste que, par son enseignement, par la sympathie qu’il suscitait et par sa position politique très ferme contre l’islamisme radical, il aura acquis une aura particulière dans le monde psychanalytique international. Un vrai lacanien.

Moustapha Safouan en quelques dates
17 mai 1921 Naissance à Alexandrie (Egypte)
1974 Publie « Etudes sur l’Œdipe »
1976 Publie « La Sexualité féminine »
2008 Publie « Pourquoi le monde arabe n’est pas libre » 8 novembre 2020 Mort à Paris
Voir plus

https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2020/11/09/le-psychanalyste-moustapha-safouan-est-mort_6059104_3382.html

________________________________________

 Moustapha Safouan, l’infatigable psychanalyste par Patrick de Neuter

C’est le 8 novembre que la mort nous a enlevé Moustapha Safouan dans son sommeil. Il avait 99 ans. Né à Alexandrie dans une famille de militants communistes dont le père était un amoureux de la langue et des jeux avec la langue, le jeune Moustapha s’engagea dans l’étude de la philosophie tout en s’efforçant d’apprendre le latin, le grec, le français, l’anglais et l’arabe classique. 

Découvrant l’œuvre de Freud, il décida de se rendre en France pour se former à la psychanalyse. Il fit son analyse avec Marc Schlumberger de la Société psychanalytique de Paris, puis il s’engagea dans un contrôle avec Lacan dont il devint un des plus fidèles élèves. Il participa largement à la diffusion de l’enseignement de Lacan par ses nombreuses publications (une quinzaine de livres et de très nombreux articles de revues et chapitres de livres collectifs). À cheval sur plusieurs langues et plusieurs cultures, il le fut aussi sur plusieurs lieux par le partage de son temps de clinique, de contrôle et d’enseignement entre Paris, Strasbourg et Marseille, sans compter ses séjours sur sa terre natale. Dans l’École freudienne de Paris, il occupa diverses fonctions importantes : il fut ainsi membre du jury d’agrément, statuant en fin de procédure de la passe, procédure dont il a pu percevoir les impasses. De ses premières publications, je retiendrai ici « Le Structuralisme en psychanalyse » in Qu'est-ce que le structuralisme ? Paris, Seuil, 1973 ; Études sur l'Œdipe ‒ Introduction à une théorie du sujet, Paris, Seuil, 1974 ; La sexualité féminine dans la doctrine freudienne, Paris, Seuil, 1976 ; L'Échec du principe du plaisir, Paris, Seuil, 1979 ; et L'Inconscient et son scribe, Paris, Seuil, 1982. Plus tard, il se risqua à publier Pourquoi le monde arabe n’est pas libre : politique de l’écriture et terrorisme religieux, (traduit de l’anglais par Catherine et Alain Vanier), Paris, Denoël, 2008. Il se distingua aussi en traduisant en arabe L’interprétation des rêves (1959), La phénoménologie de l’esprit (1981) et Othello (1998)[1].

Plusieurs Belges de diverses associations s’engagèrent dans un travail avec lui : lecture approfondie de ses livres, rendez-vous de contrôle à Paris et invitations pour conférences-débats à Bruxelles. En 2002, lors de la fondation de notre Espace analytique de Belgique, nous lui avons demandé d’en devenir membre d’honneur, ce qu’il accepta non sans un questionnement où se mêlaient humour et ironie sur cet honneur. Il accepta aussi de contribuer à un numéro sur l’Amour de la revue les Cahiers de psychologie clinique[2] et d’assumer un de nos samedis de Bruxelles ; c’était le 26 avril 2014 sur « l’historique. et la clinique de l’objet « a ». Entretemps, les rencontres se poursuivaient tantôt à Paris lors des journées d’étude organisées par nos collègues d’Espace analytique-France, tantôt lors des congrès de la Fondation européenne de psychanalyse qu’il avait fondée en 1991 avec Claude Dumezil , Charles Melman et Gérard Pommier. Entre autres, à Barcelone, Berlin, Dublin, Rome, Paris, et dans son village refuge de Mazara del Vallo (Sicile). Notre dernière rencontre bruxelloise date du 29 mars 2014. Au cours de cette journée organisée avec deux associations amies, nous l’avons questionné sur les différents chapitres de son livre : La psychanalyse, science, thérapie et cause (éd. Th. Marchaisse, 2013) dans lequel, mémoire vivante du champ freudien, Moustapha Safouan présente tout d’abord une histoire du mouvement freudien où il est question de Rank, de Ferenczi, du comité secret, des effets thérapeutiques de l’analyse et de l’idée indéfendable de la transmission comme fatalement familiale. Il aborde ensuite les éléments fondamentaux de la psychanalyse lacanienne, comme le signifiant et le signifié, le phallus, l’Œdipe, le Nom-du-père et les sexuations masculines et féminines, et, enfin, la jouissance supplémentaire. Dans sa troisième partie, il évoque la « saga » lacanienne. Il aborde sans ménagement les impasses de l’École freudienne de Paris et celles de l’expérience de la passe. Il précise aussi ce qu’il considère être les causes de ces difficultés et impasses, témoignage très précieux pour celles et ceux qui veulent éviter que leur institution se fourvoie dans ces mêmes difficultés et échecs de la transmission. Ce ne fut pas sa dernière publication ni son dernier séminaire. Il était aussi infatigable intellectuellement que physiquement. C’est ainsi qu’il gravissait sans difficulté les escaliers qui le menaient au septième étage d’un immeuble parisien où nous attendait un couple d’amis. C’est ainsi aussi qu’il poursuivait depuis plusieurs années un séminaire à Espace analytique-France, dont il était devenu Membre d’honneur. Parallèlement, il participait à de nombreux revues et ouvrages ‒ entre autres : « Actualité du complexe d’Œdipe » in Actualité de la psychanalyse (Érès, 2014) ou encore « Misère névrotique et misère ordinaire » in Les entretiens préliminaires à une psychanalyse (Érès, 2016). Bien plus, il publiait ses derniers livres : La civilisation post-œdipienne, Paris, Hermann, 2018 et L’inconscient à demi-mot, avec Sylvain Frérot, Paris, Éditions des Crépuscules, 2020.

 

Il nous a quittés, mais ses nombreux écrits restent disponibles à ceux qui le souhaitent, ainsi que ses multiples interviews audio et vidéo sur la toile.

 

Patrick De Neuter

Analyste Membre d‘Espace analytique-France et co-fondateur d’Espace analytique de Belgique

 


[1] Une bibliographie complète se trouve sur le site de l’École psychanalytique de St Anne. https://www.epsaweb.fr/moustapha-safouan-1921-2020/

[2] N’ayant pas pu être pris en compte pour des raisons techniques, cet article est paru sous le titre « Amour et altérité » in Cliniques méditerranéennes, 2004/1, 69, pp. 13-19.

 

___________________________________

 

Mes années avec Moustapha Safouan  par   Luigi Burzotta

 

J’ai rencontré pour la première fois Moustapha Safouan en 1982, l’année de mon entrée à l’Association psychanalytique Cosa Freudiana (la Chose Freudienne) dirigée par Muriel Drazien, une élève de Lacan qui avait fait avec lui une analyse de contrôle et qui l’invitait chaque année à apporter sa précieuse contribution à l’activité du Laboratorio (Laboratoire); mais en tant que lecteur assidu de Lacan j’avais déjà lu ses livres sur l’Œdipe, la sexualité féminine et le structuralisme.

Intellectuel de culture très étendue, clair et précis dans ses analyses, Safouan considérait Lacan comme «le continuateur le plus authentique de l’œuvre de Freud », reconnaissant à l’enseignement de son maître le caractère d’apport d’un tournant innovant dans la recherche psychanalytique.

Toutefois, ce serait une erreur de considérer l’œuvre de Safouan comme une illustration de la doctrine de Lacan au sens d’une réduction au fin de la compréhension ou d’une simplification, car en mettant en évidence ses coordonnées fondamentales, il donnait une lecture originale de son enseignement non sans y apporter à son tour sa contribution personnelle.

Pendant toutes les années quatre-vingts et quatre-vingt-dix, j’eus ainsi l’occasion de suivre personnellement les conférences qu’il venait faire ponctuellement en Italie, à Rome au Laboratoire de Cosa Freudiana (la Chose freudienne), mais aussi à Naples au Centro Lacaniano (Centre Lacanien) de Paola Carola.

Au mois de Novembre 1991, Moustapha Safouan venait à Rome pour donner sa contribution au Congrès international dit « Lacan in Italia » (« Lacan en Italie »), projet ambitieux qui - faisant écho à la formation (le 16 juin) dans la même période de la Fondation Européenne pour la Psychanalyse - avait bénéficié de l’affluence massive du monde lacanien européen.

Les occasions de rencontrer Moustapha Safouan étaient devenues toujours plus fréquentes au cours du temps car il répondait présent aux Colloques internationaux organisés à Rome par la Direction de la Chose freudienne (Cosa Freudiana) dont je faisais partie (Du corps au Corps 1995 ; La psychanalyse est-elle une thérapie efficace ? 1997 ; L’Autre et la psychose 1999), toutefois, face à cet illustre et estimé psychanalyste au port distingué et détaché, j’avais toujours gardé une retenue respectueuse sans jamais chercher à m’en approcher de manière familière.

En 1998, au Congrès de Berlin de la Fondation Européenne pour la Psychanalyse, je fus appelé à faire partie du Secrétariat international qui était à l’époque pourvu, en alternance tous les deux ans, par deux des ses quatre initiateurs : Claude Dumézil, Charles Melman, Gérard Pommier et Moustapha Safouan.

L’année suivante, après une réunion du Secrétariat international à Paris dédiée à l’organisation du Congrès de Marseille en 2000 durant laquelle le projet de réaliser deux Journées d’Etudes à Mazara del Vallo à l’automne 2001 fut approuvé, au moment où au terme d’un déjeuner convivial, je partais en livrant mon intention de me rendre dans quelques commerces de gravures, Moustapha Safouan me prit cordialement par la main et  proposa de me guider dans le centre de Paris pour visiter quelques ateliers spécialisés dans cette matière qu’il connaissait.

Cet après-midi-là, l’échange amical qui allait caractériser pendant plus de vingt ans notre conversation, commença ; car durant cette promenade, mon nouvel ami me demanda si je pouvais lui trouver un logement en location dans le dit-lieu retenu pour le Colloque de la FEPP en Sicile.

Après une première installation dans l’Hôtel Hopps de Mazara del Vallo où se déroulèrent, au mois de novembre 2001, les Journées d’études de la FEPP, Psychanalyse et Culture aujourd’hui, nous trouvâmes pour l’année suivante, à deux pas de ma résidence estivale, sur la Promenade de bord de mer Fata Morgana, une villa en location où Safouan ne put séjourner que pendant deux ans.

L’année suivante, grâce à un sort favorable, c’est dans la villa pour deux familles et à deux niveaux, dont j’occupais le rez-de-chaussée avec ma famille, qu’un appartement se libéra au premier étage.

Dès lors, l’étage de notre résidence d’été ne serait plus occupé par un étranger mais par un ami. La villa dispose de deux entrées avec deux petites allées indépendantes conduisant aux appartements du rez-de-chaussée et du premier étage, chacun avec leur jardin, répartition qui permet à chaque unité de vivre, en observant la réserve nécessaire, dans la plus grande discrétion. J’avais pratiqué un passage dans le petit mur qui séparait nos deux terrasses en vis-à-vis de la mer, passage muni d’une grille qui est restée ouverte tant que Safouan a continué à louer son appartement.

Il suffisait de passer cette petite grille pour rejoindre l’occupant du premier étage et vice et versa pour permettre à ce dernier de s’unir aux amis du rez-de-chaussée.

L’après-midi, quand mon voisin n’avait pas d’invité, je me rendais souvent chez lui pour passer quelques heures à converser dans son grand salon avec deux verres pleins à ras bord de whisky avec glaçons.

Nos conversations plaisantes finissaient sans intention aucune sur la clinique et la théorie psychanalytique et souvent, sur le thème dont mon interlocuteur s’occupait à ce moment-là car celui-ci, dans son otium, n’arrêtait jamais d’étudier et d’écrire, sans distinguer entre le jour et la nuit, persévérant de la sorte, étendu sur un lit jusqu’à ce que le livre ou le crayon ne lui tombent des mains jusqu’au sommeil ; de sorte que mes visites constituaient une pause de détente sereine qu’il appréciait beaucoup tout en ayant leur volte-face de réflexion créative. En fait parfois, notre dialogue se concluait sur la construction d’une phrase dans laquelle il avait, quant à lui, enfin trouvé la façon de tirer au clair une question gardée en suspens, donnant finalement une forme improvisée à ce dont nous parlions, dans une combinatoire de paroles heureuse et synthétique. Je retrouvais ensuite régulièrement ses formulations dans le livre en cours qui serait publié.

La période du séjour de Safouan à Mazara aurait été une des plus fécondes de sa production d’essayiste.

Pendant ce temps, la Fondation Européenne pour la Psychanalyse traversait une période de crise et, lors d’une première réunion tenue à Bruxelles au printemps 2003, on avait aussi pensé à la possibilité de la dissoudre. La solution trouvée par Moustapha Safouan fut celle de donner à la FEPP une vraie structure associative avec une présidence élue. C’est ainsi que Charles Melman proposa quasiment par défi à Moustapha Safouan d’assumer lui-même la première présidence. Sur ces mots, Safouan accepta comme par jeu et à l’encontre de ses propres principes.

Dans une réunion élargie du Secrétariat international, tenue à Bruxelles au mois de septembre de la même année 2003, il fut décidé de donner à la FEPP, dès le dépôt des statuts à Rome, le fonctionnement d’une Association.

Le 14 mai 2004 dans l’office du notaire à Rome, où les statuts étaient conservés, s’est réunie l’assemblée des membres de la FEPP qui avaient répondu à l’appel d’une convocation régulière pour modifier les statuts et ratifier la composition du nouveau conseil de l’association, appelé Bureau : Moustafa Safouan, Président, Luigi Burzotta et Claude Dumézil, Vice-Président, Virginia Hasenbalg, Trésorière, Juan Bauzà, Secrétaire scientifique.

Le passage à la nouvelle organisation est illustré par Moustapha Safouan dans le Préambule publié dans l’Annuaire 2005 avec les nouveaux statuts, où il donnait les raisons du nouveau fonctionnement en précisant que : « la Fondation Européenne pour la Psychanalyse n’est pas une institution psychanalytique au sens où, telle institution se donne comme objectif prioritaire la formation des analystes mais est telle qu’elle a pour objet de permettre aux psychanalystes ainsi qu’aux hommes et femmes de lettres qui se réfèrent aux enseignements de Freud et Lacan, de faire connaître, discuter collégialement et élaborer leurs productions. »

L’expérience de Safouan comme Président de la FEPP se termina avant l’heure en raison d’un accident grave subi à Mazara où il fut renversé par une moto sur le bord de mer devant la grille de sa villa ; accident dont il se remit après quelques mois mais qui lui interdit de participer au Congrès qu’il avait voulu et programmé pour le mois de novembre de l’année 2005 à Padoue, La psicanalisi e la scienza (La Psychanalyse et la Science). Les actes de ce congrès ont été publiés ensuite par mes soins dans une édition bilingue chez F. Angeli, éditeur.

Dès l’été de l’année suivante il était de nouveau à Mazara où il reprit son style de vie en intensifiant ses activités d’études et d’écriture.

 Pourquoi le monde Arabe n’est pas libre, Denoël 2008, est le premier livre médité et réélaboré durant son séjour à Mazara. Depuis longtemps il avait une ébauche manuscrite de ce livre et il le conservait à part dans l’attente d’une traduction en anglais car il me répétait que c’était seulement à cette condition que le livre aurait pu être diffusé et lu dans les milieux culturels égyptien et arabe. Ceux qui ont pu mettre en regard le texte original en anglais avec la traduction en français de ce livre, ont trouvé beaucoup plus résolue, d’un point de vue linguistique, l’écriture originelle en anglais.

Au mois de mai 2009 deux journées d’études de la FEPP eurent lieu à Mazara del Vallo autour des thèmes de ce livre : Il soggetto e le lingue tra sacro e profano (Le sujet et les langues entre sacré et profane).

Lui cependant, travaillait déjà avec zèle à un texte auquel il tenait beaucoup, s’inspirant aussi du comportement de ma nièce dans ses rapports au père qu’il  pouvait observer, attentif et curieux, durant son séjour d’été :  Le langage ordinaire et la différence sexuelle  sera publié en 2009.

Le livre de longue haleine, qu’on peut toutefois considérer comme ce qu’il a laissé de fondamental pour l’étude de la psychanalyse et la compréhension des apories et contradictions propres au mouvement psychanalytique est publié en 2013. Il s’agit d’un projet qu’il avait en chantier et que l’ami Alain Vanier a le mérite de l’avoir encouragé à construire, en l’invitant à tenir, trois années de suite, des séries de conférences au siège d’Espace Analytique et qui ont débouché dans l’œuvre, La Psychanalyse, science, thérapie ; et cause, Thierry Marchaisse. Le titre synthétise de manière fulgurante le contenu substantiel de l’œuvre. Ce qui est à la racine de la psychanalyse et en justifie le dispositif bizarre, implique que le principe radicalement subversif qui cause la psychanalyse, ne peut qu’être en contradiction avec toute tentative de l’organiser dans un mouvement associatif ou un système institutionnel.

C’est en cela sans doute que doit être recherchée la raison qui rendait Moustafa Safouan réfractaire à toute espèce d’implication institutionnelle dans ce qu’il  appelle La saga lacanienne, quoiqu’il ne pouvait pas ne pas se laisser impliquer de manière permanente, par son maître, dans le Jury de la passe.

Passé ses quatre-vingt-dix ans, Moustapha Safouan me disait commencer à sentir le poids de son âge avancé, me confiant, chaque année passant, qu’il n’aurait jamais cru pouvoir rejoindre un tel âge ; je constatais cependant que son esprit était encore le même que dix ans avant quand il avait été ravi par la cité qui l’accueillait et qu’il rejoignait périodiquement, pas seulement pendant les longues vacances d’été mais aussi pour des séjours plus brefs en hiver et au printemps.

Lui maintenant, niait même avoir déclaré au début, ce qui était devenu un lieu commun dans le cercle des amis de Mazara, que la cité de Mazara del Vallo l’avait capturé car elle lui avait semblé, en plus petit, son Alexandrie d’Egypte mais sans les contradictions de sa cité natale.

Evidemment, ce refus traduisait qu’il avait bien compris ma réponse amicale, la fois où il avait formulé avec un sourire que je ne saurais décrire, les épaules abandonnées sur l’abside antique arabo-normande de la cathédrale, la demande de vouloir mourir à Mazara ; je lui disais qu’il n’était certainement pas possible de chercher dans cette cité sicilienne ce qu’il n’avait jamais trouvé dans son Alexandrie.

Lorsqu’il ne loua plus l’appartement, il revint plus d’une fois à Mazara, dans un hôtel avec vue sur mer, pour de brèves vacances qui coïncidaient pendant un arc de temps avec les miennes et celles de Bianca, mon épouse. Dans ces occasions il me parlait des livres qu’il écrivait tel que  Regard sur la civilisation œdipienne , Hermann 2015, dont il vint parler à Rome dans les locaux du siège du Laboratorio Freudiano (Laboratoire freudien), de même qu’il évoquait un quelque chose d’une recherche qui l’impliquait dans le champ de la science et qui donna vie au livre   Le puits de la vérité , Hermann 2017, un panorama raisonné des avancées théoriques scientifiques du 20ème siècle, confronté au savoir psychanalytique dans son rapport à la vérité, dont je présidais avec plaisir la présentation pour le compte de la FEPP à Paris en 2018.

Enfin je ne peux passer sous silence son dernier livre dont les thèmes avaient été depuis longtemps entre nous objet de discussions animées et vives,  La civilisation post-œdipienne, Hermann 2018.

Pour finir je rapporte les mots qu’il a voulu me dédier dans l’exemplaire de son dernier livre reçu en cadeau : à Luigi avec mon amitié que j’ai beau vieillir mais que, elle, reste jeune  Moustafa