En février 2026, la Haute Autorité de santé a classé la psychanalyse parmi les interventions « non recommandées » dans l’accompagnement des enfants et adolescents autistes. Son président souhaite désormais que ses recommandations deviennent opposables, c’est-à-dire juridiquement contraignantes, et une mission d’information parlementaire a proposé en mai d’aller dans ce sens. Ce qui n’était qu’un avis risque de devenir une règle, et ce qui était un débat clinique, une affaire de conformité.
Éditorial
Ce que Bonneuil nous oblige à défendre
En février 2026, la Haute Autorité de santé a classé la psychanalyse parmi les interventions « non recommandées » dans l’accompagnement des enfants et adolescents autistes. Son président souhaite désormais que ses recommandations deviennent opposables, c’est-à-dire juridiquement contraignantes, et une mission d’information parlementaire a proposé en mai d’aller dans ce sens. Ce qui n’était qu’un avis risque de devenir une règle, et ce qui était un débat clinique, une affaire de conformité.
Cette attaque, nous la ressentons à Espace analytique avec une vivacité particulière. Ce n’est pas seulement que nous sommes psychanalystes. C’est que notre association est née de l’oeuvre de Maud Mannoni, qui l’a fondée en 1994, et que cette œuvre s’est construite précisément là où la HAS veut aujourd’hui nous chasser : auprès des enfants que l’on disait arriérés, psychotiques ou autistes, et que les institutions de leur temps réduisaient à leur diagnostic.
Relisons-la. Dans L’Enfant arriéré et sa mère, dès 1964, Maud Mannoni montrait que derrière le déficit constaté il y avait un sujet, pris dans une histoire et dans une parole, et qu’on pouvait s’adresser à lui. C’est de ce livre que viennent les polémiques sur la causalité parentale, et elles reposent sur un malentendu. Maud Mannoni n’y soutient pas que la mère fabrique le déficit de son enfant. Elle écrit au contraire, page 25 de ce même livre : « mais il y a un autre facteur à ne pas sous-estimer, c’est la manière dont l’enfant va façonner lui-même sa mère, même normale ». La détermination qu’elle décrit va donc aussi de l’enfant vers la mère — et elle précise que, parmi les situations d’arriération dont elle traite, plusieurs relèvent de causalités organiques. Les parents de Bonneuil le disent eux-mêmes, dans les films de Seligmann, lorsqu’ils racontent ce qu’a été pour eux la rencontre avec Maud Mannoni. Il faut le rappeler, car c’est toujours sur ce plan que nous sommes attaqués. En 1969, avec Rose-Marie et Yves Guérin, elle ouvrait l’École expérimentale de Bonneuil, cette « institution éclatée » où l’enfant n’était pas enfermé dans un lieu de soin, mais circulait entre des lieux de vie, de travail et de rencontre. Elle y dénonçait déjà ce qui revient aujourd’hui sous d’autres habits : la normalisation, l’idéologie du rendement, la tentation de faire de l’institution une machine à corriger les écarts. Éducation impossible, écrivait-elle en 1973, en reprenant le mot de Freud : impossible, non parce qu’il faudrait y renoncer, mais parce qu’aucun protocole ne garantit la rencontre.
C’est cela que la recommandation de la HAS met en cause. Non une technique parmi d’autres, mais une manière d’accueillir un enfant comme un sujet, et non comme un ensemble de comportements à modifier. Que l’on discute nos pratiques, que l’on nous demande d’en rendre compte, nous l’acceptons et nous le faisons, cas par cas, comme la psychanalyse l’a toujours fait. Qu’on prétende les interdire au nom d’une hiérarchie des preuves qui ne retient que les essais randomisés, et qui n’accorde d’ailleurs aucune preuve de niveau élevé aux méthodes qu’elle recommande, nous le refusons.
Ce refus n’est pas une plainte. La résistance s’organise, et elle s’organise sur trois plans.
Sur le plan juridique d’abord. Des recours ont été engagés devant le Conseil d’État. Ils rappellent ce que dit la loi : les recommandations de bonne pratique sont des outils d’information destinés à éclairer les professionnels et le public, non des normes. Ils rappellent aussi ce que dit la jurisprudence : ces recommandations ne dispensent pas le praticien de rechercher, pour chaque patient, la prise en charge qui lui paraît la plus appropriée, en tenant compte de ses préférences. Le libre choix des familles et la Convention internationale des droits de l’enfant vont dans le même sens.
Sur le plan de la communication ensuite. Trop longtemps, nous avons laissé d’autres raconter ce que nous faisions, et la caricature d’une psychanalyse qui culpabiliserait les mères s’est installée. Il nous revient de dire, dans la presse, dans les tribunes, dans les débats publics, ce que font réellement aujourd’hui les cliniciens d’orientation psychanalytique : le travail avec les familles, les médiations, les groupes, l’attention aux émergences du langage, le travail institutionnel, la présence au long cours.
Auprès des législateurs enfin. Les parlementaires ne sont pas des adversaires ; beaucoup ignorent simplement ce qui se joue. Leur expliquer que l’opposabilité figerait un savoir provisoire, priverait les familles de leur liberté de choix et viderait le travail clinique de son sens, c’est un travail patient, qui demande des notes, des rencontres, des alliances avec d’autres professionnels, avec des familles et avec des personnes autistes elles-mêmes, dont beaucoup ne veulent pas qu’on leur impose des méthodes sans elles.
L’actualité nous donne d’ailleurs un argument que nous n’avions pas cherché. Depuis le 21 septembre, des lycéens bloquent leurs établissements dans toute la France. Ils ne parlent pas de psychiatrie. Ils réclament des professeurs, des infirmières, des lieux dignes, et disent leur inquiétude devant un avenir que la dette, la guerre, le climat et l’intelligence artificielle rendent illisible. Ce mouvement montre que les adolescents ont davantage besoin de liens, de travail, de parole et de présence que de diagnostic et de précision. Il montre aussi que l’engagement dans le commun canalise les violences et apaise les angoisses, bien mieux qu’une réponse exclusivement sécuritaire ou une échelle d’évaluation.
Au moment où la politique de santé mentale mise sur le repérage, les centres experts et une psychiatrie dite de précision qui cherche encore ses biomarqueurs, ces lycéens nous rappellent ce que Maud Mannoni n’a cessé de soutenir : qu’un jeune en souffrance a d’abord besoin d’être entendu, et que l’institution doit s’ouvrir sur la vie plutôt que l’enfermer dans un parcours. Les maisons des adolescents, ces lieux que l’on fréquente sans se dire malade, en prolongent aujourd’hui l’esprit.
Nous ne défendons donc pas une corporation. Nous défendons la possibilité, pour un enfant ou un adolescent, d’être rencontré comme quelqu’un qui a quelque chose à dire. C’est ce que Bonneuil nous a transmis, et c’est ce que nous ne laisserons pas devenir « non recommandé ». Chacun d’entre nous peut y prendre part : en témoignant de sa clinique, en écrivant, en rejoignant les initiatives de l’association. La résistance ne fait que commencer, et elle a besoin de toutes les voix.
Patrick Landman
Octobre 2026